Une vision kabbalistique de notre actualité

Afin de mieux comprendre les processus à l’œuvre depuis plusieurs décennies, je repars d’un texte fondateur qui n’a pas dit son dernier mot : l’histoire de Babel.

« Toute la terre avait une seule langue et les mêmes mots. Comme ils étaient partis de l’orient, ils trouvèrent une plaine au pays de Schinear, et ils y habitèrent. Ils se dirent l’un à l’autre : Allons ! Faisons des briques, et cuisons-les au feu. Et la brique leur servit de pierre, et le bitume leur servit de ciment. Ils dirent encore : Allons ! Bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet touche au ciel, et faisons-nous un nom, afin que nous ne soyons pas dispersés sur la face de toute la terre.»

L’union des paroles signifie ici que les hommes de cette génération s’étaient accordés autour d’un même projet insensé. Ils souhaitaient s’éloigner de l’ancien du monde (Kadmouto) car « ils ne voulaient ni de lui, ni de sa divinité.»  Selon le Zohar, s’éloigner de Kadmouto, Dieu, est à mettre en relation avec le fait qu’ils soient partis de l’orient c’est-à-dire de l’origine (Kédem), ou de l’antériorité (Kodem). Se séparer du divin est le résultat d’une volonté de s’approprier sa propre puissance.

La génération de Babel voyait dans la relation à une Source « divine » une forme de répression et non pas une sagesse permettant la construction de soi. La conception d’un Dieu entravant la volonté de l’homme a entraîné une révolte généralisée. La construction de cette tour était le symbole de la guerre entreprise contre Dieu, mais aussi celui de l’homme tout-puissant.

Ne rien recevoir qui vienne de l’origine, de l’antécédent, refuser tout héritage de pensée, de paroles, de gestes qui serait par essence aliénantes pour l’homme, est une idée qui s’est largement répandue à notre époque. Aujourd’hui, la transmission aux générations futures se veut neutre, exempte de toute référence spirituelle, elle-même porteuse d’un empêchement à la liberté.

Se construire librement ne peut se faire qu’en dehors d’influences extérieures. Cette phrase de  Monsieur Peillon en est une illustration : « Pour donner la liberté du choix, il faut être capable d’arracher l’élève à tous les déterminismes familial, ethnique, social, intellectuel, pour après, être capable de faire un choix.»  L’homme réduit à l’esclavage par ses déterminismes aurait donc besoin que l’état le sorte de son asservissement. Cette volonté d’ôter tous cadres normatifs, pour illusoire qu’elle soit, s’avère très dangereuse lorsque son auteur s’auto- promeut responsable d’accomplir cette « libération ».

Une institution qui détient la possibilité de déterminer ce qui est bon ou mauvais pour chacun nie la spécificité de l’être humain pour mieux l’asservir. Accorder un blanc-seing à l’état pour qu’il décide du déterminisme à adopter, c’est labelliser l’homme d’une pensée unique. C’est donc en s’érigeant seul maître à bord que l’homme a perdu sa véritable liberté.

L’idée qui s’est exprimée à la génération de Babel était de créer l’uniformisation pour parvenir à la collectivité. Cette vision communiste par excellence, induit la mort de l’individu, l’exclusion d’une filiation, d’un passé. Qu’il s’agisse de la Russie ou de la Chine, une coupure complète a été effectuée avec toutes les traces significatives d’une histoire propre. L’homme n’est plus nommé, mais répertorié afin d’accomplir un projet souverain et unique qui dépasse sa dimension d’individu. Toute forme d’opposition est dangereuse car elle remet en cause la suprématie d’une collectivité sans visages.

N’allons pas croire que cette pensée perverse soit anodine, car elle poursuit un but caché. « Les pensées totalitaires résolvent le problème [de l’aliénation de l’homme] par le rejet et le désaveu pur et simple de la raison individuelle. Elles retirent toute indépendance au sujet et d’abord le pouvoir de se dissocier par l’exercice du cogito de son histoire particulière.» Lorsqu’un état nie à l’être humain des facultés de réflexions qui lui sont propres, il peut alors lui ôter toute légitimité d’expression : « D’où parles-tu? est la question totalitaire par excellence. D’où parles-tu ? C’est-à-dire, qui, quand tu crois t’exprimer, qui parle en toi ?»

Ce qui est très intéressant, c’est la similarité de ce discours avec celui de Pharaon face à Moïse et Aaron : « Moïse et Aaron se rendirent ensuite auprès de Pharaon, et lui dirent : Ainsi parle l’Eternel, le Dieu d’Israël : Laisse aller mon peuple, pour qu’il célèbre au désert une fête en mon honneur. Pharaon répondit : Qui est l’Eternel, pour que j’obéisse à sa voix, en laissant aller Israël ? Je ne connais point l’Eternel, et je ne laisserai point aller Israël. Ils dirent : Le Dieu des Hébreux nous est apparu. Permets- nous de faire trois journées de marche dans le désert, pour offrir des sacrifices à l’Eternel, afin qu’il ne nous frappe pas de la peste ou de l’épée. Et le roi d’Egypte leur dit : Moïse et Aaron, pourquoi détournez- vous le peuple de son ouvrage ? Allez à vos travaux. Pharaon dit : Voici, ce peuple est maintenant nombreux dans le pays, et vous lui feriez interrompre ses travaux !»

Pharaon nie toute légitimité à leurs paroles parce qu’il ne voit pas au nom de qui ils se permettent de faire une telle demande. Sa motivation pour retenir les hébreux est qu’ils sont au service de l’Egypte. Toute personne qui réclame ainsi sa libération d’un système qui se justifie lui-même, doit être punie, parce qu’elle met en danger le système dont son existence est censée dépendre. Nous pourrions traduire ainsi cette pensée : Comment peux-tu te croire libre, toi qui par essence, es esclave du système qui justifie ton existence ?

C’est pour cela que la génération de Babel voulait se faire un nom, niant ainsi avoir eu un, un jour. Le nom donné à la naissance représente en effet la marque indélébile laissée en nous-mêmes par nos parents. Ce refus de toute antériorité aliénante se retrouve chez Sartre, qui voulait se faire « le fils de ses œuvres.»

En effaçant toute trace d’une préexistence, l’homme déclare son auto-engendrement : son existence n’apparaît que par lui, qu’à partir de lui. Son incapacité première réside pourtant dans la vie transmise, dont le nom est le signifiant. Voilà pourquoi ce projet était démesuré. Envisager d’effacer tout ce qui précède pour se donner l’existence à soi-même, est assurément l’Himalaya de l’orgueil. L’homme devient alors, selon le Zohar, son propre objet d’adoration.

Les patriarches s’inscrivent à ce titre en opposition complète à cette vision. L’une des manifestations les plus tragiques de notre époque illustrant le dévoiement de l’engendrement concerne la gestation pour autrui. L’enfant conçu dans un ventre voué à l’anonymat est le summum du déni de la matrice originelle de l’être humain. C’est sans aucun doute le déracinement le plus violent qu’on puisse imaginer. « Aujourd’hui, avec la gestation pour autrui, nous touchons à quelque chose de sacré, à savoir la transmission de la vie. Lorsque je parle de « sacré », je me situe en dehors de toutes considérations religieuses… Nous sommes dans une période où les évolutions s’accélèrent de manière inouïe et où les valeurs de commerce ont remplacé celles d’humanité. » (Catherine Dolto)

Ainsi, le reniement d’une filiation divine, révélatrice d’une communauté humaine par essence, fait une brèche irréparable dans la fraternité.

Parallèlement, le mythe de l’homme libre par lui-même, par sa raison seule, a fait de l’autre une entrave à cette liberté. L’homme qui prédomine à tout ne peut légitimer son existence, sa façon de penser, ses actes, qu’en écrasant ceux qui sont différents de lui. C’est ce péhnomène que décrit Miguel Benasayag : « L’homme, messie de lui-même, s’est converti en sa propre promesse […] Si pour les cultures non modernes ce rapport [entre la civilisation et les lois qui régissent le fonctionnement du monde et de la nature] se doit d’être de cohabitation et de respect, pour l’homme moderne, ces lois et principes n’existent que sous la forme d’un défi qui délimite son pouvoir. Les contrôler, les dominer deviendra ainsi le chemin par lequel l’homme pourra advenir à son propre accomplissement, puisque sa liberté est identifiée à la domination

Ainsi, la pseudo-liberté individuelle justifie l’écrasement de l’autre, sa domination physique, intellectuelle ou psychique. Cette vision primitive d’un territoire réservé et menacé a engendré des guerres avec le clan étranger, quel que soit le prétexte. L’autre, dans son altérité, représente potentiellement un danger, contre lequel il convient de se battre, quelle qu’en soit la raison.

Que fait alors l’Eternel face à cette génération ? Il mélange les langages, c’est-à-dire qu’il redonne à l’humanité une chance à travers la multiplicité et la diversité. Même si les grammairiens émettent des doutes sur l’étymologie de Babel, son rapprochement avec le mot Babal exprimant la confusion, est intéressant. La perte de l’orient et la confusion qui s’en suit, mènent à la dispersion et à l’incompréhension des hommes entre eux. Une humanité qui se coupe d’un Créateur (de quelque chose qui le dépasse) se sépare de la source de vie, rentre dans la révolte et l’impossibilité de créer la fraternité.

Lorsque nous nous pensons à l’origine de la vie, nous ne sommes plus porteurs de lumière, de fécondité, de sens. La confusion instaurée par Hachem n’est en fait que la conséquence logique de ce projet absurde. Loin d’être une punition divine, ce mélange des langues est l’occasion unique de retrouver une orientation à partir de la multiplicité des sens.

Le but de la création était de parvenir à l’unité par une coexistence harmonieuse de chaque individualité. D’où la nécessité impérieuse que chacun réussisse à trouver le sens de sa propre existence, à comprendre sa propre filiation, donc à accepter sa dépendance originelle. La émouna au sens hébraïque n’est pas le déni de l’intelligence, mais le défi de l’intelligence. En donnant la possibilité d’une filiation avec Hachem, Celui-ci redonne à l’homme sa liberté créative. Car il est manifeste aujourd’hui que l’homme seul n’a su trouver sa propre liberté et qu’aucun homme n’a jamais su apporter la liberté à un autre.

De plus, toute gouvernance est un être hybride et anonyme qui ne représente pas une somme de consciences, mais plutôt sa dilution homéopathique. C’est pourquoi seuls nos positionnements respectifs peuvent ouvrir une nouvelle voie qui écrive la grande Histoire de l’humanité avec la somme de toutes nos histoires individuelles.

L’homme, dans la solitude du désert, doit cheminer pour trouver le sens de sa vie. Car seul le courage de l’individu est à même de s’opposer à la lâcheté de la collectivité. Faire acte de conscience est et restera une affaire d’individu. Il nous reste aujourd’hui à retrouver l’orient perdu, la Source de nos origines pour créer cette fraternité véritable.

Je nous souhaite à tous d’avancer sur ce chemin pour tisser les liens forts et nourrissants de cette fraternité. Bonne route à chacun, Véronique